De mémoire de Martiniquais, jamais le carnaval de Fort-de-France n'a été annulé.
LE MONDE | 16.02.09 | 13h51
Article du journal "Le Monde"
De mémoire de Martiniquais, jamais le carnaval de Fort-de-France n'a été annulé. Or, les conditions ne sont pas réunies pour que la foule fasse la fête. Le carnaval doit débuter à la fin de cette semaine. Tous les ans, les Martiniquais se déchaînent du samedi gras au mercredi des Cendres. Avec la crise, les parades et "vidés" (défilés) sont menacés. Si le rendez-vous est raté, les Martiniquais ne pourront que redoubler de morosité.
Ce week-end, ils sont passés d'une file d'attente à l'autre. Maîtresse du jeu, l'intersyndicale met les nerfs à rude épreuve en décidant d'ouvrir ou non les vannes de la consommation. Les grilles des supers et hypermarchés restent baissées, mais les supérettes et les "débits de la Régie" (petits commerces traditionnels alimentaires) ont pu entrebâiller leurs portes. Au prix d'heures de patience, les acheteurs ont pu, par petits groupes, acheter de la nourriture qui commence à faire défaut. "Ce n'est ni une concession ni un aveu de faiblesse. Nous faisons cela pour la population", a prévenu Michel Monrose, président du Collectif du 5 février, qui rassemble une douzaine de syndicats et d'associations à l'origine mouvement.
IMAGE DÉSASTREUSE
Du côté des stations-service, il faut compter toute une journée pour avoir le droit de prendre pour 30 euros maximum d'essence. Jeudi 12 février, les automobilistes ont découvert ébahis qu'une des rares stations ouvertes avait été "réquisitionnée" par le syndicat des transporteurs d'hydrocarbure pour son seul bénéfice, au prétexte qu'il lui faut faire rouler "des voitures de fonction". Parents et alliés discrètement prévenus ont pu remplir leur réservoir.
La nuit, des bandes de jeunes percent des réservoirs et le litre de sans-plomb se vend 5 euros au marché noir, mais globalement, les incidents sont rares.
Au quotidien, c'est un triste train-train : au 12e jour, écoles, administrations, magasins, entreprises affichent porte close. De toute façon, des barrages empêchent l'accès aux zones d'activité. Dans les boulangeries, le pain est rationné, dans les rues, les ordures s'entassent et les rats font leur apparition.
Les croisiéristes seront préservés d'un tel spectacle. Cette semaine, sept paquebots étaient attendus dans la baie de Fort-de-France. Ils iront vers d'autres quais de la Caraïbe. Les professionnels du tourisme vont avoir fort à faire pour tenter d'effacer, une fois de plus, l'image désastreuse de la Martinique aux Etats-Unis qui la baptisent "Strike Island" (l'Île aux grèves).
A la préfecture, c'est aussi la routine. Chaque matin, services de l'Etat, élus, socioprofessionnels et syndicalistes se retrouvent dans le grand bâtiment blanc de style colonial. Ils s'enferment dans la grande salle Félix-Eboué pour des négociations laborieuses.
De gauche ou de droite, autonomistes ou indépendantistes, les élus ont lancé des appels à la responsabilité accueillis fraîchement par le Collectif. L'archevêque de la Martinique, Mgr Méranville, invite à "l'apaisement" : "On ne peut pas guérir un malade en le tuant", déclare-t-il navré. Dans le climat revendicatif tous azimuts, de tels propos sont inaudibles. Quant aux Martiniquais qui réprouvent le cours des choses, ils n'osent pas s'exprimer publiquement.
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